Année : 2024

  • De l’Arménie à Rome : L’histoire d’un voyage selon Tacite

    De l’Arménie à Rome : L’histoire d’un voyage selon Tacite

    Certains épisodes de l’histoire ancienne de l’Arménie et ses relations avec d’autres empires sont souvent connus partiellement grâce aux mentions fragmentaires dans des sources étrangères, mais parfois aussi grâce à des informations détaillées.

    Au cours des siècles tumultueux, les changements profonds dans la situation politique de l’Arménie ont laissé leur empreinte et des conséquences inévitables sur l’histoire du pays.

    Dans les descriptions de l’historien romain Tacite (vers 58-120 ap. J.-C.), se dessinent les événements d’une période remplie de conflits il y a 2000 ans, rappelés ces dernières années dans certains pays européens à l’occasion d’expositions consacrées au mithraïsme et aux mystères des rites mithriaques, mentionnant la visite du roi arménien Tiridate Ier à Rome et sa rencontre avec Néron (qui a régné de 54 à 68).

    L’Arménie, de par sa position géographique, se trouvait au centre des actions militaires des puissances rivales à différentes époques, où se déroulaient des événements décisifs.

    Nous présentons ici un article intéressant de l’édition de janvier 1913 (pages 10-12) de la revue « BAZMAVE » publiée à Venise décrivant le voyage de Tiridate vers Rome, accompagné de mages et des fils de Manavaz, son arrivée solennelle et les cérémonies organisées.

    Fragments d’Arménie

    Sous ce titre, nous publions périodiquement des écrits sur l’histoire de la nation Arménienne, tirées des écrits anciens et modernes d’auteurs étrangers, qui peuvent être utiles non seulement pour la philologie historique, mais peut-être encore plus pour faire connaître les relations arméniennes avec les autres nations, et pour offrir à nos jeunes amateurs d’art une source d’inspiration pour leurs productions poétiques, picturales, théâtrales, musicales, etc.

    http://bcs.fltr.ucl.ac.be/TAC/AnnXV.html#A.Affaires

    Le prochain extrait constitue une page des « Annales » de Tacite. Tacite laisse son dernier livre, le XVIe, presque inachevé et passe à son « Histoire ». Cette lacune a été comblée par divers historiens en puisant dans d’autres sources anciennes. Cette page nous est offerte par Brotier, décrivant magnifiquement le couronnement de Tiridate par Néron comme roi d’Arménie. (H. Auger)

    L’arrivée solennelle de Tiridate était un spectacle pour le peuple, masquant l’embarras des nobles et du Sénat, mais aussi une lourde charge pour l’Empire. Rome n’avait jamais vu autant de couronnes : après un long voyage, chargé de superstitions et ressemblant à un triomphe, Tiridate et sa femme arrivèrent avec les fils de Vologèse (Vagharsh), Pakoros (Bakur), et Manavaz. Pensant que les actions parlaient plus fort que les mots, Tiridate s’agenouilla devant Néron, sans lui donner son épée ; un tel geste lui semblait trop servile et indigne de la noblesse des Arsacides. Jusqu’à présent, rien ne contrevenait aux convenances, mais bientôt tout devint une simple exhibition.

    Néron, qui savait plus s’étonner qu’imiter la dignité d’un barbare, emmena ses hôtes à Naples, à Puteoli, et montra sa grandeur impériale dans une compétition de gladiateurs. L’affranchi Patrobius organisa ces jeux. On peut se faire une idée des dépenses en sachant que, pendant toute une journée, seuls des combattants éthiopiens, des deux sexes, entrèrent dans l’amphithéâtre. Pour honorer le spectacle et montrer son habileté, Tiridate, sans quitter sa place, tira une flèche qui, selon la légende, blessa deux taureaux.

    Le spectacle à Rome fut encore plus grandiose lorsque Tiridate y apparut pour réclamer le trône d’Arménie. On avait attendu un jour de beau temps. La veille, toute la ville était illuminée, une foule se pressait dans les rues, les spectateurs étaient entassés sur les balcons des maisons. Le peuple, vêtu de blanc et couronné de lauriers, remplissait la place. Les soldats, faisant briller leurs armes et leurs aigles, formaient une haie. Tôt le matin, Néron, vêtu de ses habits de triomphe, se rendit sur la place avec les sénateurs et la garde prétorienne. Là, il monta sur un trône près de la tribune des orateurs, s’assit sur une chaise d’ivoire, entouré d’aigles et de drapeaux militaires. Alors, Tiridate et les fils des rois, accompagnés de nombreux dignitaires, arrivèrent entourés de troupes de soldats, et rendirent hommage à l’empereur.

    Le clameur du peuple, en voyant cette scène si inédite et en se souvenant de ses anciennes victoires, provoqua d’abord la peur chez Tiridate, qui resta muet et ne retrouva pas son courage, même quand le silence fut imposé à tous. Peut-être voulait-il aussi flatter le peuple avec cette fausse timidité pour écarter tout danger et s’assurer un royaume, car il déclara à haute voix que, bien qu’il soit de sang arsacide et frère des rois Vologèse et Pacorus, il était néanmoins le serviteur de Néron, qu’il honorait comme un dieu, et que tous ses droits venaient de sa protection, car ce prince était pour lui la Destinée et la Fortune.

    La réponse de Néron fut d’autant plus orgueilleuse que ce discours était humble : « Tu as bien fait, dit-il, de venir ici pour jouir de ma présence. Les droits que ton père n’a pu te transmettre et que tes frères n’auraient pu te conserver, accepte-les seulement de moi. Je te donne l’Arménie. Sache bien, et vous tous souvenez-vous-en, que moi seul peux donner et retirer des royaumes. » Tiridate s’approcha aussitôt des marches du trône, s’agenouilla devant Néron, qui le releva et l’embrassa, et posa sur sa tête la couronne qu’il demandait, au milieu des acclamations bruyantes du peuple, pour lesquelles un ancien préteur traduisait l’humble supplique du roi.

    De là, ils partirent pour le théâtre de Pompée. Jamais l’or n’avait paru plus banal et plus dévalorisé. La scène et tous les environs brillaient d’or. Tout était recouvert d’un vaste rideau pourpre, au centre duquel une broderie dorée représentait Néron conduisant un char, entouré d’étoiles dorées. Avant de s’asseoir, Tiridate rendit à nouveau un profond hommage à Néron, puis prit place à sa droite pour observer cette scène où l’or prenait mille formes différentes. À cette opulence éblouissante succéda un banquet encore plus somptueux. Puis ils retournèrent au théâtre, où Néron n’hésita pas à chanter comme un acteur, à jouer de la lyre et à conduire un char, habillé comme un cocher parmi les auriges.

    Dans ces scènes honteuses, rendues encore plus lourdes par les mauvais applaudissements du peuple, Tiridate, se rappelant les vertus militaires de Corbulo, ne put contenir sa colère et dit au prince qu’il était bien chanceux d’avoir un prisonnier aussi noble que Corbulo. Néron, pris dans l’ivresse de sa propre joie, ignora cette audace d’un Barbare. Il semblait y avoir une compétition d’effronterie entre le prince et le peuple. Comme si ces ridicules cérémonies avaient conclu la guerre en Arménie, Néron, salué comme empereur, se dirigea vers le Capitole avec sa couronne de laurier, ferma la porte de Janus, et devint encore plus ridicule par cette victoire imaginaire qu’en jouant sur scène.

    Ayant sécurisé sa couronne, Tiridate sut tirer profit de la sympathie du peuple et du prince. Depuis longtemps enivré de son bonheur à Rome, il ne cherchait que des merveilles :
    Il les trouva dans la cour de Tiridate, qui, comme tous les Orientaux, se vantait de sa profonde connaissance des mystères de l’astrologie. Ce qui rendait sa science crédible, c’était la multitude de mages qui accompagnaient le roi.
    Aussitôt, les Romains souhaitèrent consulter leur destin dans le ciel et l’enfer. Le plus amusant était Néron lui-même, car ce genre de secrets séduit particulièrement les tyrans malveillants, qui sont à la fois inquiets pour l’avenir et prodigues dans le présent, comme s’ils pouvaient disposer de cet avenir qu’ils redoutent. Néron était déjà enthousiaste à l’idée de prendre des leçons.
    Tiridate, fier d’avoir un tel élève, commença à l’instruire. Le maître du destin de l’empire, au mépris de Rome, se livra aux illusions chaldéennes, s’instruisit dans leurs rites magiques et progressa dans l’art du poison, la principale branche de la magie. Cet apprentissage honteux révéla toute la fausseté et la vanité d’un art que ne pouvait enseigner un maître qui venait de recevoir une nouvelle couronne, et qu’un élève commandant l’univers ne pouvait apprendre.

    Néron, malgré sa déception, ne fut pas moins généreux. Les souverains sont d’autant plus prodigues qu’ils se sentent trompés. Tiridate, qui bénéficiait déjà d’une solde quotidienne de quatre-vingt mille pièces d’or, reçut également un cadeau d’un million de drachmes d’argent. Néron lui permit aussi de reconstruire Artachat, qui avait été rasée, comme nous l’avons raconté. Il lui octroya également de nombreux artisans, auxquels Tiridate ajouta beaucoup d’autres qu’il engagea personnellement.
    Ainsi, remettre ce roi sur son trône coûta plus cher que de détrôner d’autres rois par le passé.

    Ayant été enrichi par ces cadeaux, Tiridate, peu préoccupé par les superstitions de son pays, navigua de Brindisi vers Dyrrachium. Il traversa ensuite les villes de notre Asie, admirant partout les sources de revenus de l’empire et les entreprises insensées de Néron.
    Avant que Tiridate ne soit entré en Arménie, Corbulo, allant à sa rencontre, laissa passer les artisans qui lui avaient été envoyés, mais renvoya à Rome ceux qu’il avait lui-même embauchés. Par souci de l’honneur romain, cette jalousie augmenta la renommée de Corbulo et diminua celle du prince. Malgré cela, Tiridate, par gratitude, renomma la ville d’Artachat « Néronea » après l’avoir restaurée.

    À suivre dans le prochain article, une histoire de don liée au voyage évoqué…

  • Les rites en Arménie : Offrandes

    Les rites en Arménie : Offrandes

    En explorant les racines et les développements ultérieurs des traditions rituelles d’offrandes, le renommé ethnographe arménien Yervand Lalayan cite le témoignage de Movses Khorenatsi sur le roi Yervand dans son article « Les rites rituels chez les Arméniens » : « Et Yervand offrait des cadeaux abondants et distribuait de l’argent à chacun d’eux… Et il ne devenait pas aussi aimé par ceux à qui il donnait beaucoup qu’il ne devenait ennemi pour ceux à qui il ne donnait pas avec la même générosité » (Movses Khorenatsi, Livre II, Chapitre XXXV).

    Ajoutons quelques autres extraits de l’article mentionné précédemment.

    « Jusqu’à présent, nous avons parlé des offrandes que les personnes de rang inférieur présentent pour obtenir la grâce de leurs supérieurs. Mais nous n’avons pas mentionné les cadeaux que les personnes de haut rang offrent à leurs subordonnés. La différence de signification entre ces deux types d’offrandes est clairement visible dans les pays où la coutume des offrandes est complexe, comme en Chine.

    « Lors des visites que les dirigeants font à leurs subordonnés, ou après ces visites, il y a un échange de cadeaux. Cependant, ceux faits par le dirigeant sont appelés ‘récompenses’, tandis que ceux des subordonnés sont appelés ‘offrandes’. C’est de cette manière que les Chinois désignent aussi les cadeaux échangés entre leur empereur et les autres États. »

    Il est nécessaire de dire quelques mots sur ces offrandes, même si elles n’ont pas de caractère rituel. Avec le temps, l’autorité politique se renforce et contrôle toute la société, mais il arrive un moment où elle doit céder une partie de ce monopole à ses serviteurs et sujets. Les serviteurs et sujets, initialement obligés de faire des offrandes, sont maintenant partiellement soumis par les récompenses reçues. »

    « Il est évident qu’à mesure que les offrandes des subordonnés jouent progressivement le rôle d’impôts, taxes et droits de douane, les récompenses offertes par les dirigeants deviennent des salaires.

    En Arménie, les rois et les nobles avaient l’habitude de récompenser les services de leurs officiers en leur octroyant des villages, des bourgs et même des provinces, appelés ‘pargevanqs’, pour les distinguer des terres appelées ‘patrimoine’, qui constituaient des propriétés héréditaires. Les ‘pargevanqs’ n’octroyaient que le droit de percevoir les impôts à vie. »

    Pour le service militaire, ni les soldats ni les commandants ne recevaient de salaire, mais étaient récompensés uniquement par le butin. Dans le « Code juridique » de Mkhitar Gosh, il est stipulé « selon la coutume » que la moitié du butin doit être donnée aux soldats et que « si un soldat capture l’équipement, le cheval et les armes de l’ennemi lors d’une guerre, tout cela lui appartient, mais les armures appartiennent au seigneur, le cuivre et le fer et leurs semblables aux soldats. L’or, les bijoux et les étoffes précieuses en toutes circonstances appartiennent au roi, et les objets précieux en argent et les étoffes aux seigneurs, tandis que les objets de moindre valeur en argent et en étoffe appartiennent aux soldats » (Mkhitar Gosh, « Code juridique », Partie II, A).

    Pendant la période des meliks arméniens également, ni les soldats ni leurs capitaines (yuzbashi) ne recevaient de salaire, et le melik était obligé de leur distribuer une partie du butin et, lors des fêtes, divers « khilats », principalement des vêtements, des chevaux et des armes.

    La table des rois, des nobles et des meliks a toujours été ouverte aux visiteurs et aux serviteurs. Phaustos Buzand dit : « Parmi ces peuples et les humbles, ceux qui étaient appelés agents étaient honorés en s’asseyant devant le roi, laissant les grands chefs et les intendants, qui n’étaient que neuf cents agents, entrer au moment de la fête du temple pour s’asseoir à la table, laissant ceux qui attendaient debout aux services des agents. »

    Les employés de certaines institutions publiques modernes, comme les greffiers, les peseurs publics, les nettoyeurs de bains, et les sacristains, ne reçoivent pas de salaire, mais sont récompensés par des gratifications. Par exemple, les greffiers reçoivent quelques kopecks pour le Nouvel An et quelques œufs pour Pâques. De même, les nettoyeurs de granges reçoivent une demi à une livre de blé, cette dernière récompense étant devenue obligatoire.

    Tant à Kars que parmi les habitants d’Alexandropol, d’Akhalkalaki et d’Akhatsikhé, il est coutume pour les femmes travaillant dans les bains publics, les nettoyeuses, de visiter les maisons des clients des bains publics pendant le Nouvel An. Elles sont reçues et reçoivent une assiette de fruits secs et 10 à 50 kopecks. Lorsque la nouvelle mariée se rend pour la première fois aux bains publics, après l’avoir lavée, les nettoyeuses frappent solennellement les bassins les uns contre les autres en la conduisant hors des bains, et l’une d’elles lui présente un bassin d’eau. La nouvelle mariée doit boire un peu de cette eau et déposer de l’argent dans le bassin en guise de cadeau pour les nettoyeuses.

    Les peseurs publics prennent une petite part des fruits et des aliments qu’ils pèsent.

    Il convient également de mentionner les cadeaux échangés entre des personnes qui ne sont pas dans une relation de supériorité et de subordination.

    « Parmi les Arméniens, les échanges de cadeaux entre égaux sont très courants. Pour presque toutes les grandes fêtes, on s’offre des cadeaux, en particulier entre les familles nouvellement alliées par mariage, et certains de ces cadeaux sont considérés comme si obligatoires qu’ils sont parfois strictement exigés.
    Chez nous aussi, il est courant que pour le Nouvel An, les parents offrent quelque chose à leurs enfants, les enfants à leurs parents, et que les proches échangent des cadeaux.
    À Pâques, il est très courant de s’offrir des œufs rouges. Les jeunes fiancés offrent souvent un œuf décoré à leur fiancée. Lors de la fête de la Transfiguration (Vardavar), il est courant dans de nombreux endroits de s’offrir des bouquets de roses, ainsi que des pommes décorées aux fiancées. (Voici comment les pommes sont décorées : avant qu’elles ne soient mûres, sans les cueillir de l’arbre, on y fixe des feuilles découpées en diverses formes ou avec les initiales du nom. Les parties couvertes restent blanches, tandis que le reste devient rouge.) »

    Les cadeaux échangés entre les nouvelles familles alliées par mariage, appelés « p’ay » ou « khoncha », sont particulièrement remarquables et sont considérés comme absolument obligatoires. Ainsi, même si le mariage est célébré tôt, certains des principaux « p’ay » sont toujours exigés.
    Les « p’ay » ou « khoncha » sont envoyés de la maison du fiancé à celle de la fiancée pendant les fêtes de Barekendan, le premier jour du Carême, Mi-Carême, le Dimanche des Rameaux, Pâques, Vardavar et Navasard.
    Les « p’ay » se composent de nourriture, de boissons et de divers ornements.
    En retour, la maison de la fiancée envoie également divers aliments et boissons à la maison du fiancé, ce qui est appelé « darts’vatsk ».
    Les chaussettes sont presque toujours incluses parmi les cadeaux envoyés de la maison de la fiancée, car elles sont un cadeau approprié pour cette occasion et pour de nombreuses autres occasions.

    V. Khojabekyan « Les cadeaux de mariage du fiancé » (Collection de la Galerie Nationale d’Arménie)

    Dans la vie familiale, certains cadeaux sont également devenus des formes obligatoires de tribut. Ainsi, lors d’un accouchement, les proches doivent envoyer un « tsnndgavath », composé principalement de divers plats et pâtisseries.
    Les proches du fiancé offrent à la fiancée, et les proches de la fiancée offrent au fiancé un cadeau monétaire appelé « yeresttesnouk ». Pendant le mariage, un cadeau monétaire est également offert au porteur de la couronne. Des aliments sont envoyés à la maison des défunts, un agneau et un drap noir sont offerts pour la Sainte Croix. Des gâteaux sont envoyés à celui qui part en exil, et à son retour, il apporte également un cadeau.

    Ainsi, les offrandes que les premiers hommes présentaient volontairement à ceux dont ils souhaitaient obtenir la faveur sont devenues, avec le temps et le développement de la société, la source de nombreuses coutumes.
    Le motif de présenter des cadeaux aux dirigeants politiques s’explique par la crainte qu’ils inspirent et, en partie, par le désir d’obtenir leur aide.
    Ces offrandes, qui au départ attiraient la faveur grâce à leur valeur intrinsèque, deviennent par la suite des symboles de fidélité et de dévouement.

    Les offrandes de la seconde catégorie évoluent en rituels de donation, tandis que celles de la première catégorie deviennent d’abord des taxes, puis des tributs.
    Simultanément, la coutume de déposer des aliments sur les tombes pour apaiser les esprits se développe, se répétant sur les tombes de personnes notables et devenant finalement des sacrifices sur les autels des temples.
    La viande, la boisson ou les vêtements offerts, initialement perçus comme bénéfiques aux esprits ou dieux, deviennent des symboles de soumission. Les offrandes se transforment en actes de respect indépendamment de leur valeur intrinsèque, permettant aux prêtres de subsister en tant qu’intermédiaires du culte divin, les sacrifices étant à l’origine des revenus ecclésiastiques.
    Ainsi, nous avons un autre exemple que les rites religieux précèdent les structures politiques et ecclésiastiques, puisque les actions issues des rites organisent les bases des autres institutions.

  • «RITES RELIGIEUX EN ARMÉNIE : OFFRANDES»

    «RITES RELIGIEUX EN ARMÉNIE : OFFRANDES»

    «CÉRÉMONIES RELIGIEUSES EN ARMÉNIE : OFFRANDES»…

    En continuant l’étude des diverses manifestations du rituel d’offrande, qui s’est perpétué depuis les temps anciens, voici quelques passages tirés de l’article d’Ervand Lalayan intitulé « Les rites chez les Arméniens » :

    …« En tant qu’offrandes initiales, des dons de blé, farine, huile, fromage, beurre, huile d’olive, raisin et vin ont graduellement évolué en impôts ecclésiastiques après les offrandes libres faites aux amis et à l’église ainsi qu’à ses prêtres :

    FRUITS — À Éjmiatsin, dans toute l’Arménie russe, du blé est collecté durant la période des moissons, environ un pood (unité de mesure du poids : 1 pood = 16.3 kg) par maison, tandis que dans la juridiction du catholicosat d’Aghtamar, environ un demi-pood par maison est collecté au profit du monastère Sainte-Croix d’Aghtamar.
    Dans cette dernière juridiction, seuls ceux qui possédaient un lit, c’est-à-dire les personnes mariées, étaient tenus de payer cette taxe, sauf s’ils n’étaient plus en mesure de procréer.
    Si quelqu’un refusait de payer, le collecteur ecclésiastique le maudissait en disant : « Que tu ne portes plus de fruits. » (dans le sens de ne plus pouvoir procréer) »

    Pour collecter cette taxe, des moines et des prêtres délégués parcouraient les villages et prêchaient aussi dans les églises. En guise de cadeau, ils recevaient plusieurs poods de blé, que l’on appelait « les fruits du bâton », faisant référence au bâton tenu par le prêcheur ou au symbole d’autorité qu’il représente.
    Au même moment, le prêtre de la paroisse, accompagné du sacristain, bénissait les aires de battage de ses paroissiens et recevait environ un pood de blé et un demi-pood d’orge, qu’on appelait « les fruits de la moisson », tandis que le sacristain obtenait environ un quart de pood ou un petit sac de blé.

    Dans les villes et les grands villages, au lieu de cette taxe en blé, les sacristains passaient chaque samedi avec un grand panier sur le dos en criant : « Le pain du sacristain, mesdames ! »
    Chaque famille donnait un pain entier.

    Cette coutume a également disparu, sauf dans certains endroits comme l’Ancienne Nakhitchevan, Kaghzvan et Van, où cette pratique persiste seulement pendant les sept semaines du Grand Carême. Chaque foyer apporte spontanément un pain hebdomadaire à l’église pour le sacristain. Si quelqu’un refuse, le sacristain se rend chez lui pour le réclamer.
    Cette taxe est appelée « les sept pains ».
    En Djavakhk, une ancienne tradition subsiste encore : le parrain est tenu de donner une paire de chaussures au roi, qui, en échange, doit offrir ses vieilles chaussures au sacristain. »

    Fromage — Au printemps, après la fête de l’Ascension, des agents allaient dans les villages pour collecter le lait d’une journée de brebis, en faisaient du fromage, qu’ils envoyaient ensuite à Etchmiadzine. Cela se faisait aussi dans la région d’Aghtamar.

    Huile — À l’automne, les agents revenaient dans les villages pour prendre une livre ou une demi-livre d’huile de chaque maison au bénéfice du Saint-Siège. Dans la région d’Aghtamar, ils prenaient aussi une paire de chaussettes pour les moines.

    Huile et Chanvre — Pendant le Grand Carême, dans la région d’Aghtamar, ils recueillaient de l’huile, du chanvre et du coton comme contribution pour l’église. L’huile et le coton servaient pour les lampes, et le chanvre pour fabriquer des cordes pour accrocher les lampes et pour les bateaux du monastère.

    Vin — Chaque propriétaire de pressoir, lorsqu’il obtenait du vin nouveau, en partageait avec ses amis, le prêtre et le chef de village, et apportait deux coupes à l’église comme « offrande », destinée à être utilisée pendant la communion lors des messes.
    Dans beaucoup d’anciennes églises, des amphores étaient enterrées pour conserver ce vin.
    Dans plusieurs régions, quand on commençait à presser le vin, le prêtre bénissait le pressoir et recevait du raisin en guise de récompense.

    Farine — Lors de la première mouture du nouveau blé, une petite quantité de farine était envoyée à l’église pour être utilisée dans la préparation des hosties.

    Raisin — Lors de la fête de la Dormition de la Sainte Vierge, chaque propriétaire de vignoble apportait entre 5 et 10 livres de raisin à l’église. Une partie était bénie et distribuée aux fidèles, tandis que le reste était donné aux prêtres et aux sacristains.

    Beurre — Le Jeudi Saint, pendant la cérémonie du Lavement des pieds, chaque maison apporte un morceau de beurre, appelé « khiar », de la taille et de la forme d’un concombre, qu’ils offrent au prêtre à l’église.
    Une petite partie est bénie et partagée avec les fidèles, tandis que le reste est conservé par le prêtre.

    Poulets — Dans la région du catholicosat d’Aghtamar, il était coutume à l’automne que chaque maison offre 1 ou 2 poulets comme tribut à Aghtamar.
    Pour Pâques et la Sainte-Croix, les habitants apportaient en cadeau au catholicos des agneaux, des œufs, des gâteaux, du sucre et des poulets rôtis. De plus, beaucoup donnaient le « baiser de la main ».

    Offrandes funéraires et spoliation — Autrefois, chaque monastère envoyait une ou deux fois par an des prêtres dans les villages de son diocèse pour recueillir auprès des proches des défunts de l’année un « partage funéraire », qui consistait en des moutons, du bétail ou de l’argent, ainsi qu’une « spoliation » des effets personnels du défunt, comme son lit.
    Aujourd’hui, cette pratique a cessé, et à la place, une somme d’un rouble ou plus est demandée lors de l’anniversaire du décès au profit de l’église, en guise de « partage funéraire ».
    …« Le premier veau né d’une vache ou d’un buffle est habituellement donné à l’église. »

  • Les rites cérémoniels chez les Arméniens : Les offrandes

    Les rites cérémoniels chez les Arméniens : Les offrandes

    L’éminent ethnographe Yervand Lalayan, dans son article « Les rites sacrés chez les Arméniens », a exploré les origines et l’évolution du « rituel de l’offrande », perpétué parmi les Arméniens et d’autres peuples du monde depuis des temps immémoriaux. Nous en présentons ci-dessous de brefs extraits (le début a été couvert dans les précédents articles)…

    « Chez les Grecs, il y avait une tradition où les services offerts aux dieux étaient les mêmes que ceux dont les êtres vivants avaient besoin ; les temples étaient considérés comme les demeures des dieux, les sacrifices comme leur nourriture, et les autels comme des tables.

    Dans ce contexte, il est possible de démontrer que les offrandes alimentaires faites aux dieux et celles placées sur les tombes des défunts partagent une origine commune, car les premières comme les secondes dérivent des offrandes faites aux vivants… »

    « Chez les Arméniens, lorsque les raisins sont récoltés pour la première fois (généralement à l’occasion de la fête de la Dormition), ils sont envoyés en cadeau aux proches, au maître de maison, aux dignitaires, au prêtre, puis apportés à l’église pour être bénis et, le lendemain, au cimetière pour la commémoration des morts.
    Dans la région de Shirak et dans d’autres villages arméniens, lors du premier battage, on prépare du pain avec la farine de ce blé, appelé « chalaki » ou « taplay », que l’on offre aux proches, au maître de maison, au prêtre, et que l’on distribue tôt le matin aux passants, comme part destinée aux défunts.
    Lors de la première récolte de poires et de pommes précoces, elles sont envoyées en cadeau aux proches, en particulier au gendre, au maître de maison, au prêtre, et emportées au cimetière pour la commémoration des morts de Vardavar, déposées dans un sac ou sur un plateau sur la pierre tombale. Tous les passants les prennent, les mangent et prient pour le défunt.
    Lors de la récolte du miel, une part est réservée aux proches, au maître de maison, au prêtre, des bougies sont fabriquées avec la cire, puis apportées au cimetière et à l’église pour y être allumées.
    Un agneau nouveau-né ou un veau est offert aux proches, au maître de maison ou à d’autres dignitaires, consacré à l’église, ou bien abattu pour préparer le « pain de l’âme ».
    Le vin nouveau est envoyé en cadeau aux proches, au maître de maison ou aux dignitaires, à l’église pour le calice de communion, et au cimetière pour la commémoration des morts, où un peu est versé sur la pierre tombale avant de boire une coupe de miséricorde. »

    Les faits mentionnés ci-dessus, que l’on observe dans tous les pays, démontrent que les sacrifices sont, par principe, des offrandes, au sens propre du terme.
    Les animaux sont offerts aux rois, égorgés sur les tombes, et sacrifiés dans les temples. Des mets préparés sont offerts aux chefs militaires, placés sur les tombes et sur les autels des temples.
    Les premiers fruits sont offerts aux chefs militaires vivants, ainsi qu’aux morts et aux dieux : dans certains endroits, c’est de la bière, dans d’autres, du vin, et ailleurs de la chicha, envoyés au dirigeant visible, présentés à l’esprit invisible, et sacrifiés aux dieux.
    L’encens, autrefois brûlé devant les rois et dans certains lieux devant les dignitaires, est brûlé ailleurs devant les dieux.

    Ajoutons également que les plats, ainsi que toutes sortes d’objets précieux destinés à obtenir la faveur, sont accumulés tant dans les trésors des rois que dans les temples des dieux»
    « Nous arrivons maintenant à la conclusion suivante :
    De la même manière que les offrandes faites aux dirigeants terrestres évoluent progressivement pour prendre la forme de revenus de l’État, les offrandes faites aux dieux se développent pour prendre la forme de revenus ecclésiastiques.»

    « Le Moyen Âge introduit un nouveau niveau dans le développement des offrandes. En plus de ce qui était nécessaire pour la communion des prêtres et des laïcs, sans inclure ce qui était destiné à l’eucharistie, il était habituel d’offrir également divers présents, qui, avec le temps, n’étaient même plus apportés à l’église, mais directement envoyés au diocèse.
    Par la suite, à cause de la répétition fréquente et de l’expansion de ces dons, qui étaient censés être destinés à Dieu mais qui, en réalité, étaient légués à l’église, des revenus réguliers pour l’église ont commencé à apparaître.

    Chez les Arméniens également, les revenus de l’église et de ses officiants se sont développés de manière similaire.
    Au départ, les pèlerins invitaient volontiers les officiants de l’église à partager leur repas sacrificiel, mais peu à peu, ils se sont retrouvés obligés de réserver une part particulière pour l’église et ses officiants. Ainsi, de nos jours, quiconque offre un sacrifice est tenu de donner la peau de l’animal à l’église, la patte droite au prêtre, et la tête et l’estomac au sacristain. »

    Des dons spontanés de blé, de farine, d’huile, de fromage, de beurre, d’huile d’olive, de raisins et de vin offerts aux proches, à l’église et à ses officiants ont progressivement émergé les taxes ecclésiastiques, auxquelles nous nous intéresserons par la suite.

  • Les rites chez les Arméniens : Offrandes

    Les rites chez les Arméniens : Offrandes

    «Offrande» — hommage, don ; «offrir» — présenter un hommage.
    «Être celui qui porte l’offrande des autels» — c’est ce que mentionne le dictionnaire Nouveau Dictionnaire de la Langue Haïkazienne, lorsqu’il parle des vers épiques créés par les Ancêtres. On y lit aussi :
    «Offrande» — action d’apporter et de présenter des offrandes ; dons et objets sacrés.
    «Porteur d’offrande» — celui qui porte des offrandes, celui qui fait des dons, chargé d’offrandes.
    «Nous avons traversé les remparts porteurs d’offrandes pour Darius» (Khorenatsi, B, 45).

    Depuis des temps immémoriaux, dans différents peuples, la coutume des offrandes, connue sous le nom de « Rite de la générosité », a des origines naturelles. L’éminent ethnographe Yervand Lalayan, dans son article Les Rites cérémoniels chez les Arméniens, met en lumière la formation et le développement du rituel symbolique des offrandes, où « L’offrande volontaire devient peu à peu une obligation ».

    « …L’agriculteur arménien n’allait jamais rencontrer un notable sans apporter une offrande. Même le mot « rencontrer » a pris le sens de « donner une offrande ». Cette même coutume se retrouve également parmi d’autres peuples », écrit-il dans son article Les Rites cérémoniels chez les Arméniens selon H. Spencer, en rappelant certains exemples.

    « Sous la domination des princes arméniens, les commerçants ne faisaient qu’offrir des présents au prince et n’étaient pas soumis à un impôt spécifique. Aujourd’hui, cette même coutume existe parmi les beys kurdes et turcs…
    Chaque année, lors de certaines fêtes, même les généraux indiens, qui n’étaient pas tenus de payer des taxes, faisaient des offrandes à leur souverain, en signe de soumission. »

    En évoquant l’habitude de faire des offrandes par des individus ou des communautés, et leur signification, il dessine le chemin par lequel l’offrande volontaire se transforme peu à peu en « tribut obligatoire », puis, avec l’apparition de la monnaie, devient un impôt.

    Poursuivant le thème de la publication précédente, nous examinons quelques autres extraits tirés de l’étude susmentionnée de Yervand Lalayan, publiée en 1912 dans le 23e volume de la revue Ethnographic Journal, à Tiflis.

    Dons rituels
    « Les voyageurs, dans leurs relations avec des peuples étrangers, ont pour coutume d’essayer de gagner leur faveur en offrant des dons rituels.
    Cette pratique produit deux effets : d’une part, le plaisir procuré par la valeur de l’objet offert crée une disposition amicale chez l’étranger ; d’autre part, le geste d’offrande exprime silencieusement le désir du donateur de plaire, ce qui le rend également plus agréable aux yeux de l’étranger.
    C’est dans ce désir que réside l’origine de l’offrande en tant que rite.

    Le lien entre le sacrifice corporel et l’offrande, c’est-à-dire le don d’une partie du corps ou d’un objet, est clairement illustré dans un récit de Garcilaso, où il est montré que l’offrande devient un moyen de réconciliation, quel que soit la valeur de l’objet offert.
    Garcilaso, en décrivant la vie des porteurs, explique que, lorsqu’ils atteignent le sommet d’une montagne, ils déposent leurs fardeaux et disent à leur dieu Pachacamac : « Merci de m’avoir permis de porter ces charges jusqu’ici. »
    Ensuite, comme offrande, ils arrachent un cheveu de leurs sourcils ou retirent de leur bouche une herbe appelée kuka, considérée comme l’un de leurs biens les plus précieux. S’ils n’ont rien de plus à offrir, ils présentent un brin de paille, un caillou ou un morceau de terre durcie.
    On trouve souvent de grands tas composés de ces offrandes au sommet des cols montagneux. »

    Le même phénomène se retrouve également parmi les Arméniens.
    Par exemple, lorsqu’ils passent près de sanctuaires situés sur les routes ou dans des lieux inhabités, et qu’ils n’ont pas la possibilité d’offrir de l’encens ou des bougies, les voyageurs jettent une pierre sur le sanctuaire, considérant ainsi avoir accompli leur devoir d’offrande.

    Bien que l’idée de sacrifier des parties du corps, des objets précieux ou des objets de peu de valeur puisse nous sembler étrange à première vue, leur étrangeté est atténuée lorsque l’on se souvient qu’en France, on peut souvent voir des tas de petites croix en bois sur les socles des croix de pierre le long des routes.
    La valeur de ces croix ne surpasse pas celle des brins de paille, des bâtons ou des pierres offerts par les Péruviens, et, comme les offrandes mentionnées plus haut, elles révèlent cette vérité : l’offrande devient un rituel exprimant le désir d’obtenir une faveur, une forme de pitié divine.

    Une tradition arménienne raconte qu’un jour, deux chameaux broutaient ensemble et, après s’être rassasiés, l’un d’eux cueillit une épine et la plaça dans la bouche de l’autre.
    L’autre chameau lui demanda : « Pourquoi fais-tu cela ? Ce n’est qu’une épine, la même que celle que nous avons mangée et qui nous a rassasiés. » Et le premier chameau répondit : « Une épine reste une épine, mais le geste (c’est-à-dire l’acte de respect) est doux. »

    « Avec le renforcement du pouvoir politique, les offrandes généreuses, d’abord volontaires et individuelles, sont peu à peu devenues moins volontaires et plus généralisées, ouvrant la voie à l’instauration de sanctions obligatoires sous forme de tribut. Puis, avec l’apparition de la monnaie, ce tribut s’est transformé en impôt. »

    « La manière dont ce changement se réalise est clairement visible dans les coutumes persanes.
    Malcolm, lorsqu’il parle des taxes irrégulières et excessives auxquelles les Perses sont continuellement soumis, observe : « Ces taxes, qu’elles soient initiales ou supplémentaires, sont appelées ‘offrandes ordinaires et extraordinaires’.
    Les offrandes ordinaires, présentées au roi, sont celles qui, chaque année, sont données par les gouverneurs des provinces et des districts, les chefs militaires, les ministres et autres hauts fonctionnaires lors des festivités du Nouvel An de Nowruz. » »

    « La quantité de ces offrandes est généralement déterminée par la coutume. Celui qui en apporte moins que ce qui est fixé risque de perdre sa position, tandis que celui qui en apporte davantage obtiendra une plus grande faveur du roi. »

    « Ce qui a été dit à propos de l’Orient dans son ensemble peut également être appliqué plus spécifiquement à l’Arménie, qui en fait partie.
    Les serviteurs des princes arméniens, leurs soldats et commandants n’ont jamais perçu de salaire régulier, mais se sont enrichis grâce aux récompenses offertes par le prince, appelées « khalat », ainsi qu’aux cadeaux offerts par le peuple.

    Même aujourd’hui, dans de nombreuses régions, les chefs de village, les juges et les percepteurs ne reçoivent pas de rémunération fixe, mais vivent des présents donnés par les villageois, qui sont progressivement devenus des pratiques obligatoires.
    Par exemple, au Nouvel An, chaque maison offre au chef de village une bouteille de vodka et une paire de chaussures, et à Pâques, un agneau et des œufs.
    Chaque couple marié lui offre une paire de chaussures ou de bottes et 1 ou 2 roubles. De plus, les villageois fauchent gratuitement ses champs en fournissant un ouvrier par maison.

    Comme il existe la croyance que le double du défunt, qui lui ressemble en tout, est soumis à des souffrances telles que la faim, la soif, le froid et la douleur, il en découle que le défunt a également besoin de nourriture, de boisson, de vêtements, etc.
    Ainsi, les offrandes faites aux défunts ne diffèrent pas, ni par leurs motivations ni par leur signification, de celles offertes aux vivants.
    On peut observer cela dans toutes les sociétés du monde.
    Les Papous, les anciens Péruviens, les Brésiliens, et d’autres placent de la nourriture et des boissons près des corps avant l’inhumation.
    Le même phénomène est observé parmi les Arméniens de Géorgie : tant que le défunt est dans la maison, sa part de nourriture et de boisson est placée à côté de son cercueil lors des repas, puis après un moment, elle est donnée aux pauvres ou à une personne de la même taille que le défunt pour qu’elle la consomme.
    Certains placent même des bouteilles de vin dans le cercueil des défunts amateurs de vin, et des fruits dans celui des enfants.

    À Bulanakh, les Arméniens envoient chaque jour, pendant un an, une portion de nourriture de la maison du défunt à une maison pauvre, en guise de « part de l’âme » du défunt.

    À Vaspourakan, jusqu’au septième ou quarantième jour après le décès, le prêtre, les chantres et quelques pauvres sont invités chaque jour à la maison du défunt pour prendre un repas.
    À Van, au lieu d’inviter ces personnes chez eux, les familles envoient le repas à l’église pour qu’ils le partagent.
    Ces repas sont appelés « part de l’âme » ou « repas de l’âme ». Le jour de l’enterrement, au septième jour, au quarantième jour et à l’anniversaire de la mort, un grand festin est offert à de nombreuses personnes.
    Dans plusieurs régions (en Afrique, en Amérique, dans l’ancien Orient…), de la nourriture et des boissons sont déposées sur la tombe après l’enterrement. »

    Dans presque toutes les régions d’Arménie, lors des jours de commémoration des morts, on apporte de la nourriture, des boissons et des fruits au cimetière, et après avoir béni les tombes, les gens mangent et boivent, en versant d’abord un peu de boisson sur la tombe, puis laissent les restes sur celle-ci.

    À Vaspourakan, le Vendredi Saint et le jour de la commémoration des morts à Pâques, ils préparent du pain et le distribuent aux pauvres. Dans certaines régions, comme au Karabagh et à Aparan, lors des jours de commémoration du Vendredi Saint, de Pâques ou de l’Assomption de la Vierge, chaque famille apporte des plats au cimetière ou à l’église, où ils partagent un repas ensemble et célèbrent une messe pour tous les défunts. Les restes sont soit déposés sur les tombes, soit partagés avec les pauvres.

    Les habitants de Karin (Erzurum), ainsi que les réfugiés de Karin à Alexandropol (Gyumri), Akhalkalak et Akhaltsikh suivent la coutume suivante : lors de la fête de la Sainte Croix, les proches du défunt envoient un agneau, un châle noir et un tapis noir à la maison des esprits. L’agneau est utilisé pour préparer un plat appelé « keashkek » qui est ensuite amené au cimetière. Là, ils bénissent la tombe du défunt et mangent le repas avec leurs proches près de la tombe. Ce qui reste est déposé sur la tombe. (Pour préparer le keashkek : on fait cuire du blé, qu’on égoutte et met dans un four, puis on suspend un agneau écorché au-dessus, de sorte que la graisse de l’agneau tombe sur le blé. Une fois l’agneau rôti, on le découpe et on le mélange avec le blé, en y ajoutant des oignons frits).

    En comparant les coutumes de différents peuples, Y. Lalayan écrit :
    « Il n’est pas difficile de conclure que l’offrande faite au défunt a la même signification que celle faite à une personne vivante, la seule différence étant que celui qui reçoit l’offrande est invisible.
    Il est également évident que la motivation pour obtenir la bienveillance des êtres surnaturels, avec lesquels l’homme primitif croyait être entouré, est la même. »

    « De nombreux peuples à travers le monde avaient pour coutume, avant de manger, de verser une petite quantité de leur nourriture et de leur boisson en offrande aux esprits.
    Voyons maintenant comment ce rituel s’est développé parallèlement au culte des êtres surnaturels.
    Les objets offerts et les motivations des offrandes sont restés les mêmes que dans les exemples précédemment mentionnés, bien que cette similitude soit quelque peu voilée par l’usage des termes « sacrifice » pour les dieux et « offrande » pour les vivants.
    Cette origine commune se reflète clairement dans le proverbe grec suivant : « Les offrandes guident les actions des dieux et des hommes ». »

    « La nourriture et les boissons, qui formaient les premières sortes d’offrandes généreuses présentées aussi bien aux vivants qu’aux esprits, représentent également une partie essentielle des sacrifices adressés aux dieux.

    Dans les régions où le pouvoir commence à émerger, les offrandes faites aux chefs militaires se composent principalement de nourriture. Là où le culte des Ancêtres évolue, et où ce culte transforme les esprits en divinités, les sacrifices se composent, pour l’essentiel et en tout temps, de nourriture et de boisson.

    Il est indéniable que cela est vrai pour les classes sociales inférieures, ce qui ne nécessite aucune preuve. Concernant les classes supérieures, c’est également un fait largement reconnu, même si parfois contesté. »

  • « Les pratiques rituelles chez les Arméniens » (E. Lalayan)

    « Les pratiques rituelles chez les Arméniens » (E. Lalayan)

    L’œuvre remarquable du fondateur de l’ethnographie arménienne, Yervand Lalayan, scientifique émérite, archéologue et ethnologue, intitulée Les coutumes rituelles chez les Arméniens (selon H. Spencer), se penche sur l’origine des rites anciens qui perdurent depuis des époques reculées. L’auteur y analyse les traditions arméniennes en les confrontant aux exemples variés fournis par H. Spencer.
    Ci-dessous, des extraits de cet article, paru dans le Journal ethnographique :
    « Les rites ou règles rituelles désignent les relations directes entre les personnes, et celles-ci constituent la forme généralisée de gouvernement dans les sociétés primitives. Ils trouvent leur origine bien avant l’établissement des pouvoirs politiques et religieux, et cela est démontré par le fait qu’ils précèdent non seulement le développement social, mais aussi l’évolution humaine. De tels comportements peuvent être observés également chez les animaux supérieurs. »

    « Tous les peuples primitifs, chez qui les pouvoirs politiques et religieux sont encore à l’état embryonnaire, et où seule la force de l’excellence individuelle prévaut, sont soumis à de nombreux rites.
    Le paysan arménien, lorsqu’il rencontre quelqu’un, estime de son devoir de le saluer, de se lever en présence d’un dignitaire, et lors des banquets, lorsqu’on boit de l’eau-de-vie, il fait des vœux, s’adressant à chaque personne éminente individuellement.
    Faustus, en racontant le retour de Manouel en Arménie, déclare : « … Quand Vatché, qui était auparavant le patriarche, le vit, il lui céda l’honneur et l’autorité que lui avait conférés le roi… car il était le plus ancien et le plus honorable du peuple, et Vatché était le second » (Faustus, 5, LÉ, 246).
    Il en ressort que l’ordre et les rites avaient plus de poids que l’autorité du roi. Il en découle également que Vassak fut jugé pour avoir négligé le droit de l’aîné. »

    « Les rites existaient avant l’apparition des pouvoirs politiques et religieux, et cela est compréhensible, car avant l’apparition de l’autorité, un sentiment de soumission devait exister ; avant l’émergence des lois, l’obéissance à une certaine force devait être établie ; avant l’apparition du pouvoir religieux, des rites étaient accomplis devant la tombe du défunt, en présence de son esprit. »

    « Nous remarquons que les rites accomplis près des tombes, qui ont ensuite évolué pour être célébrés dans les temples, étaient initialement des actions visant à satisfaire l’esprit du défunt, représenté tantôt sous une forme primitive, tantôt sous une forme idéalisée et divine. Lorsqu’on constate que les sacrifices, les hommages, les offrandes, les sacrifices sanglants, les mutilations, qui ont vu le jour dans le but de plaire ou d’apaiser l’esprit du défunt, étaient plus prononcés là où cet esprit inspirait plus de crainte, que le jeûne funéraire a donné naissance aux jeûnes religieux, que les éloges et les suppliques adressés au défunt sont devenus des louanges et des prières religieuses, il devient évident que la religion primitive était fondée uniquement sur des rites implorant la miséricorde. »

    « De cette manière, lorsqu’un Arménien se rend devant un saint, il ne cherche pas à purifier son intérieur, ni à s’approcher du saint avec un cœur sincère et une foi profonde, mais plutôt à allumer autant de bougies que possible, à embrasser la croix, à sacrifier un animal, à offrir des mouchoirs pour envelopper les reliques ou l’évangile, et à se prosterner à plusieurs reprises. Ils n’hésitent même pas à essayer d’acheter la faveur du saint en promettant un sacrifice ou un cadeau pour obtenir l’exaucement de leur prière, ou à rappeler au saint les offrandes faites, en exigeant un retour, comme illustré dans l’histoire de Hovhannès Mandakouni… »

    « Si l’Arménie est remplie de monastères, c’est parce que les rois et princes arméniens croyaient fermement que de telles offrandes divines suffiraient à sauver leurs âmes. »

    « Ainsi, les rites sont très anciens, car toutes les formes de pouvoir, bien que désormais distinctes, en portent les marques. Par exemple, offrir des présents est un acte par lequel on exprime la soumission à un chef. Cela constitue également un rite religieux, qui se pratiquait d’abord près des tombes, puis devant l’autel. »

    « Il est également observé que les rites ont beaucoup plus d’influence parmi les peuples primitifs et semi-civilisés que toute autre forme de pouvoir.
    Ainsi, par exemple, quand un paysan arménien veut exprimer l’idée d’« impossible », il dit : « Ce n’est pas la tradition ».

    « Les rites ne sont pas immédiatement apparus comme des symboles de respect et de soumission. Ils ont émergé naturellement, en se modifiant progressivement à partir d’actions individuelles accomplies dans un but personnel. »

    « Chez les Arméniens, les premiers pains préparés avec le blé de la nouvelle récolte, appelés « chalaki », sont offerts à l’église, au chef de famille, ainsi qu’aux amis et proches.
    Dans le district de Nouveau Bayazet, les premiers poissons pêchés avec un filet neuf sont partagés avec les pauvres, et des cadeaux sont envoyés au prêtre, au chef de famille et aux proches. »

    « Tous ces exemples révèlent que l’obéissance religieuse, politique et sociale se manifeste par des comportements similaires. »

    En comparant les exemples de l’origine naturelle de l’offrande en tant que « rite de bienveillance » et les traditions encore présentes chez les Arméniens, Y. Lalayan illustre la manière dont s’est formé et développé le rite symbolique de l’offrande, où « l’offrande volontaire devient peu à peu une obligation ».

    Portrait d’Ervand Lalayan
    (par l’artiste Panos Terlemezian)
  • «Je ne sais pourquoi, ô mon cœur fragile, aujourd’hui tu veux tellement entendre une vieille mélodie oubliée, celle avec laquelle ma mère me berçait.»

    «Je ne sais pourquoi, ô mon cœur fragile, aujourd’hui tu veux tellement entendre une vieille mélodie oubliée, celle avec laquelle ma mère me berçait.»

    « Je ne sais pourquoi, ô mon cœur si fragile,
    Aujourd’hui tu as soif d’entendre
    Une ancienne chanson oubliée,
    Que ma mère me chantait pour m’endormir… » (Sarmen)

    Depuis les temps anciens, les sages nous rappellent que les pertes ne se limitent pas aux biens matériels.
    Les pertes morales et culturelles sont bien pires : une pensée claire et pure, des intentions sincères, une conduite droite et vertueuse…
    Ils nous conseillent de toujours écouter notre conscience et notre raison, en examinant attentivement notre propre âme et les personnes, les événements qui nous entourent.

    En mettant en contraste la quête de richesse et de gloire avec la simplicité d’une vie honnête, ils soulignaient la futilité de la vie éphémère.

    La cabane du philosophe romain Épictète n’avait ni porte ni serrure. Un banc en bois, une natte en jonc et une lampe en terre cuite composaient l’ensemble de son mobilier.
    Il vivait selon le principe que, au lieu de décorer sa maison pour étonner les autres, l’homme sage embellit son esprit et s’élève en adoptant de nobles idéaux moraux.

    « Restant fidèles aux préceptes de leurs ancêtres, les Haykazuniens ont été élevés pendant des millénaires avec l’invitation à chercher l’élévation et la noblesse par l’auto-amélioration.

    Les répercussions du système de valeurs établi par les Patriarches arméniens résonnent dans les nombreuses fêtes nationales joyeuses et les rituels, qui ont été préservés jusqu’à aujourd’hui, comme un hymne unique à la perpétuation de la Vie, à la louange du Soleil vivifiant et de la Terre fertile…
    En dissipant le “brouillard” imposé par les âges, ces valeurs éclairent notre esprit et notre conscience avec leur charme ancien. »

    Conscients de l’importance de préserver la pensée et la culture nationales, de nombreux chercheurs arméniens ont tourné leur attention vers la question de la préservation de l’héritage transmis depuis des siècles.

    « En voulant éviter la perte irréversible des éléments relatifs à l’ethnographie arménienne, j’ai eu peur que de nombreux rites et coutumes, bien que parfois insignifiants et discrets, m’échappent, alors qu’ils sont nécessaires aux recherches. C’est pourquoi j’ai décidé de me laisser guider par l’œuvre incomparable d’Herbert Spencer, Les Institutions cérémonielles. J’ai conçu un programme détaillé avec des questions et, à cette fin, j’ai voyagé à Alexandropol, Kars, Kagzvan, Nakhitchevan l’Ancien, Erevan, Vagharshapat, où j’ai recueilli de nombreux matériaux, que j’ai ensuite complétés lors de mes voyages à Vaspourakan et avec des éléments déjà collectés dans les régions du Caucase du Sud. À ce corpus personnel, j’ai ajouté les matériaux dispersés dans l’ethnographie arménienne et la littérature ancienne arménienne pour créer l’ouvrage actuel », écrit Ervand Lalayan dans la préface de son ouvrage Les rites chez les Arméniens, et il continue : « …Il y aura toujours assez de temps pour mener des recherches, mais si nous restons indifférents pendant encore un quart de siècle à la collecte des matériaux arméniens, beaucoup disparaîtront définitivement. Mon objectif immédiat n’est donc pas de fournir une étude complète, mais de rechercher, découvrir et préserver les matériaux arméniens de la perte définitive, grâce aux recherches européennes. »

    Quelques extraits de cette étude d’Ervand Lalayan suivront…

  • « Le feu » selon l’interprétation de Khandasor’s Ktrich…

    « Le feu » selon l’interprétation de Khandasor’s Ktrich…

    « Le feu » selon l’interprétation de Khandasor’s Ktrich…

    « Faisons savoir à notre société sceptique que nous avons la capacité de mener à bien un combat révolutionnaire – même inégal. Montrons au monde entier que les Arméniens savent aussi se battre pour leur liberté. »

    En suivant cet appel, le 25 juillet 1897, durant l’offensive victorieuse de Khanasor, un groupe de courageux fils d’Arménie a adressé un message puissant à toute la nation arménienne : rejeter l’oppression et lutter pour leur liberté et la victoire.

    Խանասորի արշավանքի հրամանատարական կազմը

    La liste des vaillants Arméniens ayant participé à l’expédition a été dressée en 1900 par l’armurier Galoust Aloyan, selon laquelle 28 des 253 fedayis étaient originaires d’Artsakh.

    « Kristapor Alek Ohanian, pseudonyme : Mkhitar, originaire de Chouchi, 33 ans, médecin, diplômé de l’université de Genève, formé aux armes, sans père, célibataire, fantassin », peut-on lire dans ladite liste.

    Né à Chouchi en 1864, Kristapor Ohanian, diplômé de la faculté de médecine de l’université de Genève, a participé à l’expédition de Khanasor en tant que commandant d’unité et médecin.

    Քրիստափոր Օհանյան
    (1864-1924)

    Entre-temps, dans le premier volume de la revue Ethnographie de 1896 (pages 121 à 126), son article intitulé « Le Feu » avait été publié, dont nous présentons ci-dessous quelques extraits.

    « De nos jours, les gens sont tellement habitués à l’usage du feu et l’obtiennent avec une telle facilité que bien peu imaginent qu’il fut un temps où l’homme, ou une créature humanoïde, ne connaissait rien de l’art d’allumer un feu. Et lorsqu’il en obtenait par hasard, il n’était pas capable de le maintenir longtemps en vie et, une fois éteint, il restait sans feu. Sans feu ? Que deviendrait l’homme moderne s’il était privé de ce précieux cadeau de la nature ? “C’est aussi précieux que le feu”, dit le peuple arménien pour valoriser la qualité d’un objet. »

    La découverte du feu est sans doute l’un des principaux progrès de l’humanité sur la voie de l’évolution. Il est probable que, pendant longtemps, les premiers humains ne savaient pas comment allumer un feu, tout comme les habitants des îles Mariannes à l’époque de l’amiral Magellan. John Galton rapporte qu’une tribu sauvage vivant près de la baie d’Astrolabe ne savait pas non plus allumer du feu, et lorsque leur feu s’éteignait, ils étaient contraints de demander du feu à leurs voisins.

    Devant chaque hutte d’un aborigène australien, il y a toujours un feu allumé. Et lorsqu’ils voyagent, ils emportent avec eux des braises qu’ils ne laissent jamais s’éteindre.

    L’homme primitif, tout comme les animaux, devait se nourrir de viande crue, mais après avoir découvert le feu, il a commencé à rôtir la viande, comme le montrent les cendres et le charbon trouvés dans des grottes, aux côtés d’os rongés. À cette époque (époque quaternaire), les hommes vivaient dans des grottes, et une grande partie de la planète était couverte de glace.

    Avec l’utilisation du feu, la vie sociale, le foyer domestique, les métiers, etc., ont commencé à apparaître.

    Il est donc compréhensible que de nombreux peuples aient vénéré le feu, et jusqu’à aujourd’hui, cela subsiste dans certaines pratiques religieuses.

    L’époque où l’homme a pour la première fois obtenu du feu est si ancienne que cette découverte n’a laissé que des récits mythologiques. Par exemple, le célèbre mythe de Prométhée qui vole le feu du ciel et, pour ce vol, Zeus l’enchaîne aux montagnes du Caucase. Une version similaire de ce mythe existe également chez divers peuples primitifs…

    « L’homme primitif utilisait les mêmes méthodes pour allumer du feu que celles employées par les indigènes d’Amérique à l’époque de Christophe Colomb, et qui subsistent encore aujourd’hui parmi certaines tribus sauvages. La méthode la plus simple et la plus ancienne pour faire du feu consiste à frotter deux morceaux de bois l’un contre l’autre. »

    « Mais un autre instrument, plus perfectionné que celui mentionné précédemment, était plus répandu parmi les tribus sauvages. Il était également composé de deux morceaux de bois : une tige et une planche. »

    « L’art de produire du feu avait fait de grands progrès lorsque, au lieu d’utiliser une corde, on commença à employer un arc, qui ne nécessitait pas de faire un effort excessif. De cette façon, le procédé mentionné plus haut ressemblait beaucoup à celui des charpentiers qui percent une planche à l’aide du “madkhab-keman”. C’est ainsi que les Indiens d’Amérique du Nord et d’autres peuples faisaient du feu. »

    Les méthodes mentionnées précédemment pour allumer du feu ont cédé la place au silex et à l’acier dès l’Antiquité chez les peuples civilisés. Cependant, bien qu’elles aient disparu de la vie quotidienne, elles subsistent encore dans certaines pratiques religieuses.

    En Inde, bien que la population utilise le silex et l’acier pour allumer le feu depuis des siècles, les brahmanes, lorsqu’ils ont besoin d’un feu « pur et sacré » pour leurs sacrifices quotidiens, continuent de recourir à la technique des hommes préhistoriques. Ils font tourner rapidement un bâton pointu dans un trou creusé dans le bois de l’autel, jusqu’à ce que des étincelles apparaissent.

    Dans certaines régions d’Europe, les paysans allument des feux rituels, appelés « feu vivant », à travers lesquels ils font passer leurs chevaux et leur bétail afin de les protéger de la peste. Lors de la dernière épidémie de choléra, les paysans russes ont utilisé ce type de feu pour tenter de stopper la maladie.

    Zoroastre érigea des tables rituelles pour les quatre feux : Farana, Hoshashpa, Burzen-Mihr et Bahram. Ces quatre types de feu étaient créés de différentes façons : par frottement de bois secs, avec du silex et du fer, par la foudre ou avec des ressources pétrolières.

    Les Romains de l’Antiquité rendaient un hommage particulier à la déesse du feu, Vesta, dont le temple renfermait une flamme perpétuelle.

    Ce feu était gardé par les Vestales, qui devaient rester vierges jusqu’à leur mort.

    Cependant, si ce feu s’éteignait par accident, il était défendu de le rallumer par des moyens ordinaires. À la place, les prêtres allumaient le feu en se servant de bois et de bâtons, comme le faisaient les peuples primitifs.
    Toutes ces cérémonies portent encore les traces des époques lointaines, quand l’homme primitif produisait du feu en frottant deux morceaux de bois.

    Lorsque le feu s’allumait ainsi, l’homme devait naturellement s’efforcer de le garder pour ses besoins personnels.
    Les arbres et arbustes des forêts, les minéraux des montagnes, la résine des arbres et la graisse des animaux sauvages – voici les sources de combustible et de lumière qui ont probablement été exploitées depuis les temps les plus reculés. Aujourd’hui encore, les Esquimaux chauffent et éclairent leurs maisons uniquement grâce à la graisse de phoque.
    De nos jours, dans la Forêt-Noire, à Baden, en Courlande et dans de nombreuses régions de Russie, on utilise des branches de hêtre à la place des bougies. Ces branches sont enfoncées horizontalement dans les murs, et leur extrémité libre est allumée, ce qui permet aux paysans d’éclairer leurs modestes habitations à moindre coût…
    …Dans certaines localités du Karabagh, les villageois brûlent des poissons séchés en remplacement des bougies.
    Le moment où le bois a été remplacé par le silex et le fer reste inconnu. Avant l’apparition des allumettes soufrées, le silex et le fer étaient couramment utilisés.

    Il y a vingt ans, à Chouchi, beaucoup de gens allumaient encore du feu uniquement à l’aide de cet outil, qu’ils rangeaient dans une petite boîte appelée « potaman » par les locaux. Aujourd’hui, les prêtres y stockent de l’huile pour oindre leurs outils.
    Le potaman est une boîte mesurant 12 centimètres de long, 6 centimètres de large et 4 centimètres de haut, avec une cloison qui divise son intérieur en deux sections dans le sens de la largeur.
    Une charnière sur cette cloison permet à un couvercle en forme de parallélogramme de pivoter horizontalement. Dans l’une des sections sont rangés le silex et un morceau de fer en forme de 6, tandis que dans l’autre se trouvent une mèche trempée dans du soufre et l’« amadou », qui est simplement un morceau de tissu brûlé.
    Pour allumer un feu, on frappe le silex avec le fer, et les étincelles tombent sur l’amadou inflammable, qui prend feu. On approche ensuite une mèche soufrée de l’amadou enflammé, et elle s’embrase immédiatement.
    Aujourd’hui, bien sûr, le « potaman » est tombé en désuétude et est devenu très difficile à trouver.
    Le rôle et la symbolique du feu selon les prêtres de la communauté Haïkane feront l’objet d’une autre discussion…

  • «Et ils l’honorèrent royalement»…

    «Et ils l’honorèrent royalement»…

    «Et ils l’honorèrent royalement»…

    La majorité des cérémonies rituelles chrétiennes d’aujourd’hui dérivent d’anciens rites qui, au fil des siècles, ont changé de signification (comme, par exemple, l’office matinal quotidien au lever du soleil, l’office de l’Aurore, la cérémonie de l’Antasdan avec la bénédiction des quatre coins du monde, les fêtes traditionnelles comme le Dimanche des Rameaux, le Vardavar et d’autres, les saints et martyrs, héros de la foi qui servent de modèles pour les croyants, la canonisation et la louange des patriarches de l’Ancien Testament, divers hymnes à la mémoire des « Personnes Consacrées », les offrandes, les processions solennelles en habits liturgiques des prêtres pendant les différentes fêtes, l’aspersion d’eau de rose sur les fidèles).

    Dans certaines cérémonies rituelles actuelles, on observe clairement la persistance de la tradition ancienne des « précurseurs » annonçant la marche royale, reliée au culte des ancêtres. Ce point a été évoqué par le célèbre ethnographe, archéologue et folkloriste arménien Yervand Lalayan (1864-1931) dans son étude sur l’origine des « rites cérémoniels », dont nous reproduisons un extrait ci-dessous.

    Portrait de Y. Lalayan (P. Terlemezyan, 1930)

    Les patriarches et rois arméniens étaient vénérés par le peuple arménien, à la fois de leur vivant et après leur mort. Cadmos appelle Haïk « le grand héros », affirmant qu’après sa mort, il est devenu la constellation d’Orion. Vahagn a conquis l’amour ardent des chanteurs arméniens. On attribuait une origine divine aux rois arsacides, et leurs statues, que Vagharchak avait érigées à Armavir à l’image de ses ancêtres, puis transférées à Bagaran, et ensuite à Artachat, furent brisées par le roi sassanide Artashir (d’après Moïse de Khorène, livre II, chapitre 38).

    En plus des grands prêtres, les catholicos eux-mêmes ont pris en charge l’organisation des rituels en l’honneur des rois, comme le révèlent les paroles suivantes de Faustus de Byzance : « Et (Nersès le Grand) a établi les rituels royaux avec la plus grande piété, comme il les avait observés chez les anciens rois » (Faustus de Byzance, livre V, chapitre I).

    Les structures sociales encore peu différenciées montrent clairement que le culte des dirigeants vivants et morts était similaire. Parmi les peuples primitifs, c’était souvent le chef lui-même qui racontait ses propres exploits et ceux de ses ancêtres, et les inscriptions égyptiennes et assyriennes démontrent que cette pratique a persisté longtemps. Par la suite, lorsque le chef n’était pas éloquent, il confiait à d’autres le soin de le glorifier. De cette manière, il est devenu courant que des individus précèdent les dirigeants, les louant et chantant leurs mérites, tout comme ils célébraient les dirigeants morts et divinisés.

    Ce même phénomène s’est également produit chez les Arméniens, comme le montrent les vestiges suivants : Agathange (chapitre XCIV) mentionne les noms des seigneurs que Tiridate envoya pour ramener les fils de Grégoire l’Illuminateur, et précise que le troisième seigneur était « Dat, chef de la marche royale ». Il est donc clair que les rois arméniens avaient aussi des chefs de procession qui annonçaient leur présence au peuple.

    Jusqu’à aujourd’hui, lors des processions du catholicos, un prêtre portant une croix marche en tête, et quand il approche de l’église, des prêtres et des chorales le précèdent, le louant par des hymnes. C’est le même principe que dans une procession religieuse, où quelqu’un marche en tête avec le crucifix, suivi de prêtres chantant des hymnes en l’honneur d’une icône ou d’une relique.

    Nous observons la même chose dans les cérémonies de mariage. Quand le roi (le marié, selon K. A.) revient de l’église à sa maison, un homme appelé « renard » court devant lui, annonçant son arrivée, le glorifiant ainsi que la reine (la mariée, selon K. A.) (tiré de Y. Lalayan, Ethnographie, Les rites, page 177).

    C’est pour cela que, durant le mariage, le « roi » — le marié — était honoré avec des « cérémonies grandioses dignes de la royauté »…

    Tigrane le Grand, roi des rois, entouré de quatre rois vassaux (artiste : J. Fuzaro)

    Selon le témoignage de Plutarque à propos de Tigrane le Grand, roi des rois : « De nombreux rois se trouvaient à ses côtés, qu’il avait relégués au rang de serviteurs, et parmi eux, il gardait constamment quatre rois près de lui, en tant que compagnons ou gardes du corps. »